Vincent, 46 ans




« J’ai gouté à l’aïkido à 14 ans. J’avais déjà touché à pas mal de sports. J’en ai gardé le souvenir d’un truc avec des techniques compliquées aux noms impossibles à retenir. Un truc intéressant, mais que je n’avais pas compris. Mes études m’ont accaparé, et je me suis retrouvé à 30 ans, n’ayant plus pratiqué de sport régulier depuis plus d’une dizaine d’année. 

J’étais fort, mais je me sentais de moins en moins bien dans ma peau, lourd, et je commençais à me sentir trop rigide dans ce corps, trop sédentaire. Je devais bouger. J’ai regardé rapidement les clubs du coin. Je me suis dit, tiens, pourquoi pas réessayer l’aïkido de ma jeunesse. Je pourrais peut-être comprendre ce que j’ai loupé à l’époque. J’avais vu une grande affiche avec des mains qui se saisissaient sur un fond noir. Ça m’avait semblé de bon augure. Pas de frime, pas de compétition, seulement une technique qui commence… que va-t-il se passer ? Pour résoudre ce mystère, je décidais d’y aller.

Au gymnase, je n’en menais pas large, j’avais un vieux kimono et tout le monde s’activait en silence, j’essaye de parler, on me dit
« chut », et je fais comme tout le monde, sauf que je ne comprend
rien. On se met accroupi, le sensei montre un truc, mince, je n’ai pas bien vu, qu’est ce qui s’est passé ? son pied, sa main, c’était si rapide. Une fille me salue, je fais pareil. Elle comprend vite que je suis complètement perdu. Elle me montre un geste, la main qui se lève et retombe. Je fais pareil, sauf que sous ma main, elle n’est plus là, mais je suis saisi, guidé, c’est comme un manège où je fini immobilisé. Stupeur. On recommence, je perçois
différentes sensations, la magie continue. Changement de rôle. J’essaie de l’imiter mais rien ne va. J’ai envie de dire « j’y arrive pas »,
« il faut faire quoi ?», de parler. Elle me remontre, sans bruit, le début et je l’imite. C’est comme une caricature de ce qu’elle a fait mais je
suis déjà impressionné de l’avoir fait moi-même. Ne pas parler cesse d’être un problème. Comme je ne dit rien, personne ne peut me juger, seul l’exercice compte et je serais content si j’arrive à faire tout le mouvement, même s’il est maladroit. Les mouvements se succèdent, je pratique avec des grands, des
fins, j’ai l’impression qu’avec chacun le mouvement est différent, mais quand je regarde les autres faire, ça coule comme de l’eau…

Chez moi, ça me semble d’abord être simplement des tours, des jeux de mains, presque comme un casse-tête dont j’apprend les solutions. On
me dit qu’il faut bouger mon « centre », peu à peu tout se complète.
C’est un jeu, un jeu magnifique où des techniques de rotation de main
transforment le danger en esquive, en rotation et en roulades. Déjà un an, je m’amuse comme un petit fou, mais je ne retiens que deux trois noms de techniques…

Deux ans. J’ai trouvé quelque chose qui me fascine encore plus que les techniques de mains : Les rotations sont magiques. On crée des spirales, on emmène vers le ciel puis vers la terre, le partenaire est entrainé autour de nous et les projections deviennent impressionnantes. C’est
un rock n’ roll sans musique, avec tellement de chorégraphies différentes, une danse où je fais encore beaucoup de faux pas, mais dont jaillissent des possibilités sans fin. Là où, pour le commun des mortels, être attrapé est une
contrainte, pour moi cela devient un pivot sur lequel bâtir tout un monde de mouvements.

Quatre ans, j’ai progressé, c’est indéniable, je suis plus souple, plus endurant, je maitrise mieux mes saisies, je positionne mieux mon
corps, je commence à savoir-faire tellement plus de techniques que je ne retiens de noms. J’écoute les Hakamas (les anciens). Leurs explications sont souvent surprenantes. J’apprends à écouter avec mes bras, à créer les petits
cercles dans les grands, je découvre les armes (le ken et le jo), c’est comme d’autres danses qui semblent encore plus difficiles. Les discours des anciens sont
parfois incompréhensibles… L’aïkido interne ? L’énergie du Ki ? Je
prendrais ce que je comprendrais vraiment…

Huit ans, je connais des centaines de techniques. J’ai encore quelques défauts de positionnement mais quand j’arrive à bien faire mes
techniques, je sens une vraie puissance qui s’enroule autour de moi. Les Hakamas me considèrent maintenant comme un des leurs, je vois maintenant ce que cela peut être de recevoir des techniques avec tant de puissance, heureusement
que maintenant je sais accueillir et canaliser. Mais leur maitrise
m’impressionne toujours plus, on dirait qu’ils arrivent à joindre la légèreté, la puissance et une infinie souplesse. Et évidement, ils maitrisent l’art du vide : c’est souvent la technique qui se fait elle-même, sans que le pratiquant ait d’autres choses à faire que de laisser le déséquilibre se créer et le partenaire perdre sa structure. Mais cela ne m’impressionne plus autant,
je sais qu’avec l’entrainement c’est à ma portée. Je me demande si
j’atteindrais leur niveau, leur précision du geste. Leur capacité à faire apparaitre de nouvelles formes m’impressionne. Si c’étaient des musiciens, on pourrait dire qu’ils composent au fur à mesure qu’ils jouent. O sensei (le fondateur), a connu sa première illumination quand il a réalisé dans un duel
avec un samouraï qu’il arrivait à s’harmoniser avec ses attaques pour pouvoir le vaincre sans même avoir tiré son sabre. Je comprends que c’est cette fluidité, cette créativité qui est le secret au cœur de l’aïkido. En revanche je suis fier de moi, j’ai réalisé que l’aïkido pouvait me servir dans ma vie : cette harmonie qu’on étudie, on peut la créer aussi dans nos relations, et même dans les contraintes du boulot ! J’ai pu désactiver quelques conflits, j’en suis très content !

Douze ans, je suis ceinture noire. Je connais un paquet de techniques, mais ce n’est pas très important. Toutes ? non, en réalité elles sont innombrables. J’ai sans doute un niveau plus intéressant et j’affine
mon geste, ma souplesse et ma délicatesse, mais j’ai surtout commencé à faire comme les anciens. Maintenant, je compose. Je chasse les soucis de mon esprit,
je laisse mon égo de coté et je vis l’instant présent, je laisse le mouvement me dicter l’avenir et la technique adéquate vient d’elle-même. Et parfois, apparaissent
des contres techniques et des contre-contre-techniques, l’aïkido s’enrichit.

Maintenant, j’essaie de trouver comment l’apprendre aux autres, le faire vivre et ressentir. J’en comprends de mieux en mieux les
formes, et les principes. J’en cherche la compréhension la plus globale, en conservant une pratique précise et attentive aux autres, car c’est en me contraignant, en me dévouant pour guider l’autre que j’aurais la chance de voir où le chemin de l’aïkido me guide, jusque-là, il ne m’a pas déçu 😊.
« 

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